Bôme et balestron

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Agréable réunion à l’apéro des vélirameurs ce vendredi. A propos de la voile au tiers d’un bateau nouvellement intégré dans la flottille, une grave question est posée par quelqu’un : « quelle est la différence entre une bôme et un balestron ? ».
Réponse de l’un : « une bôme est articulée sur le mât par un vit de mulet ou un encornat, tandis qu’un balestron est simplement attaché à la voile.»
Un autre : « et si ce balestron est attaché aussi au mât par un bout’ ? »
Il semblerait qu’on puisse encore parler de balestron. Léger doute subsistant.
Mais la guerre sémantique n’eut pas lieu, d’autres questions fondamentales s’imposant dans le débat : « quand est-ce qu’on mange ? ». Il s’agissait d’une sortie prochaine, et l’enjeu c’était avant ou après la mise à l’eau des bateaux.

Le mauvais temps survenu dans la nuit semblant perdurer encore quelques heures, sinon sur l’eau on prend le temps de naviguer sur l’Internet à propos de bôme et balestron.

Brigantinromance 400x300Comme on a le respect des anciens (avec modération), on demande à Monsieur Littré le sens de ces mots au XIXe siècle. Balestron? inconnu au bataillon ! Bôme ? réponse : « Terme de marine. Vergue dite aussi gui, sur laquelle se borde la voile nommée brigantine ».
Brigantine nous donne « voile de brigantin », et brigantin nous fournit « 1- Petit bâtiment à un ou deux mâts, gréé comme un brick, et qui n’a qu’un pont. 2- Petit vaisseau plat, léger et ouvert, qui va à la voile et à la rame, et qui sert à combattre ou à donner la chasse. » Nous voila bien avancés, mais au moins, « qui va à voile et à la rame », notre ignorance demeure en pays de connaissance. Bon, on va chercher « vergue ». Littré nous informe : « Terme de marine. Pièce d’un bois léger, longue et grosse en proportion de la grandeur de la voile qu’elle doit porter, ronde dans toute sa longueur, et plus mince à ses extrémités qu’à son milieu ». Tentons notre chance au gui (l’an neuf) : « Terme de marine. Vergue, dite aussi bôme sur laquelle s’étend la ralingue de bordure de la brigantine ». La bôme est bien définie comme tenant la bordure, donc le bas de la voile, mais il n’est pas question pour ces synonymes de bôme, d’une mention d’une articulation quelconque au mât. On ne lui en voudra pas, car le Littré n’est pas un dictionnaire encyclopédique, pas plus que le Trésor Informatisé de la Langue Française qui nous ne dit rien quant au balestron qu’il ignore superbement, de même que le sens marinal de « baume » (l’écriture « bôme » apparaissant cependant dans l’article « espars », mais sans explication).
Puisons dans les références encyclopédiques. Le Larousse encyclopédique en ligne nous informe que bôme est synonyme de gui, on ne peut plus sobre. Gui : « Fort espar arrondi, placé horizontalement, sur lequel vient se border toute voile à corne« . On tourne en rond à défaut d’autour du mât. Interrogeons Larousse à propos du balestron : « Espar qui servait à établir certaines voiles auriques« . Qui servait, donc ça ne sert plus. Il n’y a plus de voiles à corne, et nos bateaux n’existent pas.

Balestronwabi 400x300Quittons ces généralistes pour de vraies références maritimes. Sur le sitenetmarine.net, le lexique établi « d’après le Glossaire des termes courants de vocabulaire maritime, Ecole Navale et Groupe Ecoles du Poulmic, Edition 1977, on trouve à la page des B la bôme (Vergue inférieure d’une voile aurique. Synonyme : gui.) mais point de balestron. Au moins nous savons que c’est la vergue inférieure, mais seulement de la voile aurique, sans doute que les voiles Marconi n’en ont pas. Le site alabordache.fr semble un copié-collé du précédent, à moins que ce soit l’inverse, et ne nous propose rien de plus. Le glossaire du Nouveau cours de navigation des Glénans (edition 1972, je n’en ai pas d’autre sous la main) connait la bôme, mais pas le balestron, mais comme il ne connait comme architecture de gréement rien d’autre que celui du côtre Marconi, cela n’a rien de bien étonnant. Comme on a de la ressource, on puise au Dictionnaire de la mer & de la navigation de Gianni Cazzaroli, {Denoël; 1973}. Enfin du neuf et du précis, jugez-en. « Balestron : espar assez court fixé à la bordure d’une voile de flèche et qui permet d’établir son point d’écoute au-delà de l’extrémité de la corne de la grand voile« . Bon, mais la grand voile n’aurait jamais de balestron mais une bôme? L’article correspondant décrit la matière et la forme – la couleur demeurant optionnelle – de la bôme qui est un espar sur lequel vient s’enverguer (souvenons-nous que bôme est synonyme de vergue et de gui!) la grand voile, même comme on y précise deux lignes plus bas que la bôme prend le nom de la voile qui y est enverguée, il ne s’agirait donc pas uniquement de la grand voile, Mais enfin, nous apprenons que l’une des extrémités de la bôme est fixée sur le mât par une articulation appelée vit de mulet. Point d’encornat ici, mais il semble qu’en voile comme en logique on y pratique le tiers exclu.

Bomepont 400x300Soyons moderne, si nous n’arrivons pas à bien cerner le balestron, dont l’origine semble récente (le nom pas la chose), un architecte, tout sauf passéiste comme Gilles Montaubin, utilise ce qu’il appelle un balestron pour border au portant ses voiles enroulables sur un mât en carbone, et d’autres architectes ont articulé la bôme sur le pont et pas sur le mât. Il commence à y avoir du mou dans la corde à noeuds dictionnariale.

Pour rester dans le vent, voyons Wikipedia, l’encyclopédie moderne et interactive et participative. « La bôme, ou gui, est un espar horizontal, articulé à la base du mât, et qui permet de maintenir et d’orienter certaines voiles triangulaires (grand-voile ou foc) et voiles auriques. » Enfin! c’est bien un espar articulé, et diverses voiles sont possibles! Mais peut-être que c’est notre ami vélirameur qui a wikipédié dans la nuit pour avoir raison, allez savoir! Néanmoins, le balestron y est beaucoup mieux défini qu’ailleurs :

« Un balestron, ou une livarde, est un espar, sorte de perche ou de vergue utilisée pour déployer une voile aurique généralement quadrangulaire.
Le terme de balestron est également employé en voile radiocommandée pour désigner une bôme de foc, ou un espar pivotant supportant l’ensemble de la voilure. »

Vrcbalestron 400x252Tout s’explique, il y a donc deux sens à balestron, un synonyme de livarde, qui est selon Littré un « terme de marine. Perche longue et légère avec laquelle on tend une voile rectangulaire enverguée sur le mât« , et un terme utilisé dans le domaine des modèles réduits télécommandés. Effectivement, les gréement à balestron dans ce petit monde comporte une bôme double équilibrée autour du mât et commune à la grand’voile et au foc. Libre à eux d’appeler ça « gréement à balestron ». Bon, mais ça n’a rien à voir avec le noble exercice de la vraie marine à voile.

Quoique. Comble de la confusion, Marc Pajot, sur son Elf-Aquitaine II (architecte Philippe Briand) , utilisait un gréement dit à balestron dont les espars de bordure de la grand voile et du foc étaient solidaires et tournaient avec le mât-aile. D’autres voiliers possèdent ce type de balestron qui tourne autour du mât avec lequel il est articulé, donc une bôme selon la définition Wikipedia. C’est la même chose en plus grand que le balestron des modèles réduits.

Voilure balestroncroiseurFinalement, pour ne pas risquer d’impair, éviter d’employer bôme ou balestron de manière inappropriée, j’appellerai dorénavant l’espar où est enverguée la bordure de ma voile au tiers le « Bômestron« . Et pour couper court au remarques désobligeantes, je prétendrai que c’est un nom propre.

 

Post-scriptum :
Si l’usage du mot « balestron » semble se développer en ce début du XXIème siècle, après de savantes recherches, on en trouve finalement mention dans le DICTIONNAIRE DE LA MARINE FRANÇOISE ; AVEC FIGURES ; Par CHARLES ROMME,Dicobome 400x204 

Correspondant de l’Académie des Sciences de Paris et de l’Institut de France, et Professeur de Mathématiques et d’Hydrographie au Port de Rochefort, ce dictionnaire datant de 1813. 

Voici ce qu’il dit du balestron : 
BALESTRON. s. m. Sprit. Perche qui placée diagonalement, sur la surface d’une voile quarrée, sert à la tenir déployée, ainsi qu’à la soutenir à une certaine hauteur . On nomme aussi balestron , une perche , qui, établie sur le côté d’une voile , sert à l’étendre le long d’un mât et à porter son coin supérieur, a une hauteur plus ou moins considérable,—L’espèce de voilure, ou la forme des voiles, qu’on doit remarquer dans ces bâtiméns, est distinguée sous le nom , de voilure ou de voile à balestron.